Tu pleures. A présent tu pleures. De ne pas pouvoir dire je t’aime,
t’aurais jamais cru que ça te gênerait un jour. Non, tu n’aurais jamais cru. Mais on est tous les mêmes, tu te dis à présent. Tu te lèves. Tu ne peux pas rester assis sans rien faire, à te
lamenter, le regard dans le vide. T’es pas de ces gens qui restent sous le poids des contraintes, t’es pas de ceux qui relèvent un pied pour mieux trébucher. Alors tu te lèves et tu marches. Tu
sais pas où, mais tu marches c’est l’essentiel. Tu avances, c’est ça. Surtout ne pas se morfondre, ne pas oublier que ce n’est pas que ta faute, que la vie ne t’a pas gâté, que si quelqu’un
devait endurer cela, ça ne devrait pas être toi. Va bien falloir que tu le surmontes.
Mais Dieu comme ça fait mal.
Un pas après l’autre, devant les passants, devant les maisons, tu
avances. Ne pas s’arrêter. C’est du gribouillis dans ta tête, des mots qui s’entrechoquent. Tu cours maintenant. Les larmes que tu as eues tant de mal à sécher, les voilà qui coulent comme l’eau
des fontaines. Des gouttes commencent à tomber, comme si le ciel te comprenait. Autour de toi, des parapluies s’ouvrent, arcs en ciel de couleurs ou bien noirs comme le goudron, ils s’ouvrent et
protègent les badauds. Toi t’as jamais eu personne pour t’abriter les jours d’orages, t’as jamais eu personne pour t’apprendre que le bonheur, c’est fait pour le vivre à plusieurs. Tu cours si
vite que les gens autour de toi se transforment, ils deviennent taches de noirs sur fond parapluie. Tout seul, du plus loin que tu t’en souviennes tu as toujours été seul. Tu chiales. Le monde
danse, ils dansent autour de toi, tout danse, on dirait cette salope de dope que tu prends à longueur de journée. Cette dope qui t’a pourri, qui a fait de ton dealer ton seul ami. Maintenant tu
chiales comme un gosse, mais tu ne t’arrêtes pas pour autant. Tu ne veux pas t’arrêter. T’aimerais tant être un oiseau, loin de tout ça, pigeon parmi tant d’autres, tu ne rêves que de ça. Les
larmes en plus de la pluie, ça t’aveugle. T’y vois plus rien mais faut que tu coures, t’y comprends plus rien mais dans la rue aux couleurs, tu accélères, t’as l’impression de t’envoler, de
t’échapper de ce monde où les crétins sont agents de banque, de ce monde où l’amour c’est mathématique, où les gens ne t’acceptent que si TU t’acceptes.
Tu sors de la ville. Tu hurles. Tu hurles, tu chiales, mais tu cours.
Toujours. Ne pas s’arrêter, c’est la seule chose qui s’affiche dans ta tête. Avec des clignotants comme sur les barrières animés de Mc Do. Le vent fouette ton visage, enfin tu le ressens, loin de
cette ville, de ces concertos de klaxons disharmonieux, de ces images de magazines qui représentent la beauté avec une couche de papier glacé. Tu pleures, toujours. Tu pleures pour tous ceux qui
n’en ont pas le courage. Ça fait beaucoup de larmes. Tu ralentis. Ton cœur bat la chamade. Tu as perdu ton bonnet. Tant pis. La pluie se transforme en neige. Il neige et tu marches. Tu penses que
le temps réagit à ta manière de voir le monde. C’est toi qui réagis à ta manière de voir le monde en fonction du temps. Ton cœur devient plus froid. Après la tristesse, place à la colère, à ce
sentiment qui fait perdre la raison. Ils n’avaient pas le droit. Quand tu rentreras, tu leur colleras ton poing sur leur figure, et puis ton couteau sous la gorge quand ils seront par terre. Tu
leur demanderas s’ils se sentent aussi bien au même niveau que toi. Tu leur diras s’ils sentent enfin qu’ils ont fait des erreurs, tu leur diras que c’est trop tard, qu’ils auraient dû y penser
avant. Voilà ce que tu feras quand tu rentreras.
Tu te remets à pleurer. Ce monde est si dur, combien de fois as-tu
pensé à en finir ? Combien de fois en regardant une mare, ton visage t’a rappelé ta douleur ? Tu es né difforme. De tous les êtres du monde, il y en a qui font plus peur que les autres,
des anormaux. Des immondes, des freaks. Toi-même l’as reconnu, alors tu as mis ce bonnet. Ça cache au moins ton front. Tu as voulu t’adapter. Au début, à immonde tu répondais différent. A
associal tu rétorquais timide.
A colère tu préférais tristesse.
Alors tu as subi les persécutions sans rien dire. Les intimidations,
les menaces, tu les as encaissées sans broncher. Ton corps s’est adapté, il s’est durci. Pas d’amis. Pas de parents. Rien. Tu es l’homme qui se satisfait du vide, pour qui l’amour c’est écrit
comment c’est dans les livres. Et pourtant. Tu les as aimés au début, forcément ils étaient si beaux à tes yeux. Mais l’apparence est une chose. Avec le temps, tu as commencé à comprendre. Après
avoir échafaudé tant de plans pour te faire des amis, tu as compris. Ils ne veulent pas de toi. Tu es coupable. C’est ta faute. T’avais qu’à naître comme les autres. C’est triste tu te dis, la
seule chose qui t’éloigne des autres, c’est un visage asymétrique et des cheveux mal ordonnées. Tu pourrais même garder tes tâches de rousseur. Faut pas te lamenter, va falloir que tu vives
ainsi. Tu regardes le ciel s’assombrir, de gros nuages l'arpentent de bout en bout. Les phares des voitures s’illuminent. Tu conçois à peine que tu es allongé dans l’herbe, capuche sur la tête.
Tes larmes ont coulé. Il n’en reste plus une seule prête à rouler. Plus de couleurs, plus de tristesse, un peu de paix.
Tu t’appelles Michael. Un nom d’ange pour un visage de
démon.